Tripartite et témoin extérieur : honorer la relation

Le tripartite , un exercice périlleux?

Qui dit coaching en entreprise dit souvent entretien tripartite. Dans les écoles de coaching, on apprend que cet entretien doit se tenir avant même d’entamer l’accompagnement à proprement parler. Il réunit le futur coaché, le coach et, le plus souvent, le N+1 du coaché, voire son DRH.

En entreprise, cet entretien de début est un exercice très cadré. Il permet de poser le cadre du coaching, de préciser les protections et les autorisations nécessaires à chacun des acteurs, d’expliciter le contexte et les objectifs, et d’en définir les modalités pratiques ainsi que les conditions de réussite.

Du point de vue de l’organisation, cet entretien est indispensable. C’est notamment à travers la présence du représentant hiérarchique de l’entité qui finance le coaching, qu’elle exerce en quelque sorte son « droit de regard ». 

Pour le coach, en revanche, plusieurs questions se posent. Celle de la confidentialité des échanges avec le coaché, d’abord. Celle de la pression implicite, parfois explicite, induite par la présence hiérarchique, qui peut influencer la définition d’objectifs réellement alignés avec ce qui compte pour la personne accompagnée. Celle, enfin, qui pèse sur le coach lui-même, dont le client n’est pas celui qui finance la prestation ni celui qui en formule la demande.

Afin de m’affranchir, et surtout d’affranchir mes clients, d’une partie de ces contraintes,  j’ai choisi d’adopter une manière de faire qui rompt radicalement avec les pratiques habituelles dans les organisations.  

Cela me permet de faire de cet entretien un moment fort au service de la relation manager/managé, qui ne se réduise pas à une évaluation. 

Inviter le n+1 à témoigner pour son collaborateur

En m’inspirant de la « pratique du témoin extérieur », issue de l’approche narrative et notamment des travaux de David Epston, j’invite volontiers le N+1 à faire un pas de coté en lui proposant de devenir ce que les narratifs ont appelé le « témoin extérieur » de son collaborateur.

Pour cela,  je ne parle jamais à la place de mon client. En tripartite de début c’est lui même qui présente ses objectifs et les indicateurs de suivi qu’il envisage, en tripartite de fin, c’est lui seul qui prend la parole et qui parle du chemin parcouru . 


Je ne laisse néanmoins pas mon client  seul face à l’exercice. Je  prépare*  toujours  cet entretien avec mon client. Par exemple pour préparer le tripartite du début de coaching, je concentre prioritairement le travail sur deux plans:

  • lui permettre de travailler à la définition d'objectifs qui soient vraiment les siens . 
  • et définir à partir de là, ceux qu’il choisi de présenter à son n+1 et sur lesquels il accepte à terme de rendre des comptes et la façon dont il souhaite les présenter... 
 J’explicite toujours clairement le fait que nous avons toujours la possibilité de garder certains objectifs pour nous et/ou que nous pouvons, si nécessaire, en traduire certains en langage d'entreprise « politiquement correct » quand cela est utile (protection du client notamment)...
Poser clairement ces « autorisations » est d'ailleurs une formidable occasion de commencer dés ce moment là un travail de conscientisation voire de déconstruction des non-dits normatifs de l'organisation...

Le jour de l’entretien tripartite, une fois les présentations faites et le cadre posé, je donne toujours la parole au client pour qu’il expose ses objectifs et qu’il parle du sens qu’il leur attribue. 

Ensuite, plutôt que d’inviter le N+1 à donner son avis, je lui propose alors un exercice d’une autre nature. 

- Je lui demande d’abord quels mots prononcés par son collaborateur l’ont particulièrement marqué et ce qu’il retient de son propos. 

- Je l’invite, si c’est pertinent pour lui, à partager les images qui lui viennent à l’esprit en écho à ce qu’il a entendu. 

Il m’arrive souvent de devoir recadrer pour l’encourager à rester sur ce registre d’écoute, plutôt que de formuler des jugements ou des conseils. La consigne doit être précise, car la tentation de revenir à une posture évaluative est forte dans un univers où elle constitue souvent une seconde nature.

- Dans un second temps, lorsque le N+1 s’est connecté à ce qu’il a entendu, je lui propose de dire en quoi cela résonne avec son propre parcours professionnel et, s’il le souhaite, de témoigner de son expérience en lien avec les propos de son collaborateur.

- Ce n’est qu’ensuite que je lui demande si cette écoute et ce partage lui donnent envie d’ajouter quelque chose aux objectifs formulés par le client. 

J’utilise ici ce que les narratifs appellent la question du « transport » en l’orientant vers ce que cela suscite comme intention ou contribution en regard des objectifs du client.

Lorsque cela fonctionne, ce qui est le cas dans une large majorité de situations, cette manière de procéder déplace sensiblement la posture du N+1. Elle l’éloigne d’une logique strictement évaluative, centrée sur les résultats, pour l’ouvrir à davantage de ressenti, de partage et de résonance. L’entretien tripartite devient alors un espace où se recrée du lien et du soutien à travers les récits professionnels des uns et des autres.

 Lors des séances de coaching qui suivent, ce moment est souvent rapporté comme un moment précieux pour le client, en ce qu’il ouvre des possibilités et des autorisations, plutôt qu’il n’introduit des contraintes.

Il arrive néanmoins que cela ne prenne pas. Malgré le cadre posé, le N+1 reste ancré dans une logique de performance. 

Dans ces situations, j’utilisent les séances suivantes pour offrir au client un espace pour revenir sur ce qu’il a ressenti pendant l’entretien. À partir de cette expérience partagée, un travail d’externalisation et de mise à distance des émotions peut  alors s’engager, permettant de se reconnecter à ce qui compte réellement pour lui. 

Revenir sur ce qui s’est passé pendant le tripartite ( ou plutôt qui ne s’est passé) deviennent des occasions clés pour contextualiser les difficultés, conscientiser les effets de ce contexte sur sa vie professionnelle et parfois même personnelle, choisir ce qu’il souhaite pour lui, redonner un sens à ses objectifs qui soit acceptable pour lui et lui permettre de reprendre la main sur son histoire professionnelle.

Enfin, lors du dernier entretien tripartite, une fois le coaching terminé, je m’appuie à nouveau sur cette même approche. J’invite le N+1 non pas à évaluer les progrès réalisés, mais à partager les mots et les images qu’il retient du chemin parcouru par son collaborateur, la manière dont cela lui parle, les échos que cela trouve dans sa propre expérience, et ce que cela lui donne envie de mettre en place pour son collaborateur â l’avenir.

 Là encore, c’est généralement une porte qui s’ouvre vers une relation renouvelée et souvent renforcée entre mon client et son N+1.  



Gaëlle Le Buzullier 

Coache et superviseure certifiée ESQA

Praticienne narrative (titulaire FFPN)

[email protected]

www.labdecoachs.fr

 

*à noter qu'il n’est pas rare que je prenne le temps de 2 ou 3 rdv préalables avant le tripartite et/ou que je propose un entretien de 2 ou 3 heures pour ce faire.

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