Ce n’est pas une question taboue, mais elle est assez rarement posée frontalement.
On préfère parler de coachs alignés, dont l’identité a été explorée, clarifiée, ajustée ; de professionnels qui auraient certes traversé des tempêtes, mais qui désormais accompagneraient les autres depuis les berges apaisées et stabilisées du rivage.
Derrière cette image se cache l’idée implicite que, pour accompagner quelqu’un, il faudrait avoir soi-même « réglé » ses propres problèmes. Comme si le coach devait être une version aboutie de l’humain. Une sorte de modèle de l’accomplissement de soi.
Heureusement, dans la réalité des personnes que j’accompagne en supervision, c’est beaucoup plus nuancé . Et c’est tant mieux. Car derrière cette vision idéalisée de celui qui accompagne se cachent deux injonctions toxiques.
- Si un coach pense qu’il doit être « guéri » et totalement « régulé », il risque surtout de cacher ses zones d’ombre plutôt que de chercher à les reconnaître et les explorer.
- Imaginer qu’il existe un état idéal, objectif à atteindre à partir duquel tout deviendrait possible, revient à nier le fait que l’humain est en mouvement permanent. Non seulement c’est totalement irréaliste, mais cela peut être dangereux, autant pour la personne qui accompagne que pour celles qui sont accompagnées.
Un bon coach n’est certainement pas quelqu’un sans problématiques.
En revanche, c’est quelqu’un qui se donne les moyens de savoir où « ça travaille » (encore) chez lui. Qui est en capacité , seul ou accompagné, d’identifier ses angles morts; et qui connaît ses cicatrices. Celles qui ne laissent plus que de fines traces, comme celles qui sont encore à vif.
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En supervision, j’accompagne notamment des coachs qui travaillent avec des jeunes sur leur orientation. J’entends régulièrement parler de coachs
qui s’agacent face à des jeunes qui « semblent ne pas en avoir grand-chose à faire », « ne font pas le travail donné entre les
séances », ou « ne sont pas proactifs » par exemple…
Présenté la plupart du temps comme « un problème à résoudre » chez le jeune, il n’est pas rare que le travail de supervision fasse apparaître une identification du coach à ses propres inquiétudes de parent, ou encore une lutte avec un fort besoin de reconnaissance en lien avec un passé scolaire complexe, par exemple.
Mettre un coup de projecteur sur l’histoire du professionnel, c’est alors lui permettre de ne pas pousser ses clients à aller là où lui aimerait aller, au lieu d’explorer ce qui leur est précieux.
Est-ce qu’un coach qui ressent cela est un « mauvais coach » ?
Certainement pas. Si l’exemple que j’ai pris, bien qu’assez courant, peut sembler un peu trivial, ce mécanisme est en réalité toujours présent. Même chez les professionnels les plus aguerris, chez lesquels il se joue de façon moins visible, mais avec des risques tout aussi délétères:
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Pire, comme le skieur sur les pistes, ce n’est pas quand on apprend sur les pistes vertes qu’on prend le plus de risques; c’est au contraire
quand on devient capable de descendre des pentes noires, en surestimant parfois ses compétences.
Ce qui pose vraiment problème n’est pas le mécanisme en soi, mais le fait qu’il ne soit pas conscientisé. Autrement dit, c’est plutôt celui qui identifie ses zones de doute sans les laisser prendre une place indue qui se comporte en véritable professionnel.
Derrière les cicatrices du coach et ses histoires de vie, se cache un autre paradoxe : ce sont sans doute certaines de nos blessures qui font aussi de nous de meilleurs accompagnants.
Bien sûr, tant qu’elles sont trop à vif, il est généralement impossible de travailler avec, voire risqué de le faire, pour nos clients comme pour nous-mêmes:
- Il est important de faire un travail sur soi pour qu’elles ne prennent plus toute la place et, en tout cas, qu’elles soient suffisamment derrière nous pour que nous puissions travailler avec.
En réalité, ce n’est pas tant le fait que les vulnérabilités du coach soient « guéries » ou «totalement résolues » qui est interessant.
C’est le fait qu’elles nous rendent particulièrement sensibles et attentifs à certaines traces, parfois presque imperceptibles.
Les narratifs parlent de ces fines traces et des exceptions dans la vie des personnes comme de ce qui parle le mieux de leurs histoires alternatives précieuses mais souvent négligées.
J’aime penser que nos cicatrices sont de formidables détecteurs de ces fines traces.
Probablement nos meilleurs outils. À condition de les avoir identifiées, d’avoir conscientisé leurs effets sur nos vies, d’en avoir choisi ce qui est précieux pour nous, et de les avoir explorées sous l’angle de l’accompagnement. Prenons l’exemple des coachs qui se spécialisent dans l’accompagnement des personnes en surcharge professionnelle. La plupart d’entre eux ont eux-mêmes vécu ce qui s’apparente à un burn-out.
- Lorsqu’ils en parlent en supervision, cette histoire est généralement considérée comme «réglée ». D’ailleurs, il n’est pas rare de constater qu’en tant qu’accompagnant, le professionnel en reconnaît facilement les signaux faibles et capte même les micro-indices de fatigue. Cela lui permet généralement de poser les bonnes questions.
Mais j’entends aussi régulièrement ces mêmes coachs se crisper et se mettre à douter lorsqu’ils constatent que leur client refuse de ralentir, ne cherche pas à prendre soin de lui, ou accepte de subir les injonctions d’un système qu’il refuse de questionner.
Tout l’enjeu en supervision est alors d’explorer ce qu’il reste, par exemple, de la colère du coach contre lui-même d’avoir dans sa propre histoire, laissé faire ce qu’il a subi; ou encore de sa peur que l’autre reproduise la même chose. Même lorsque l’histoire personnelle de l’accompagnant est suffisamment cicatrisée, elle peut continuer de le travailler, au risque de basculer dans de l’insistance vis-à-vis de ses clients, voire dans de l’intrusion.
Autrement dit, pour pouvoir percevoir ce qui, de son expérience personnelle, reste actif dans ses accompagnements, il faut généralement avoir beaucoup travaillé sur soi et sur l’histoire en question. Mais ce n’est pas tout. Il reste ensuite un travail à faire sur soi en tant qu’accompagnant et qui n’est pas forcément spectaculaire. Il est en tout cas beaucoup moins confortable qu’une posture d’expertise.
Et pourtant, c’est probablement là que c’est le plus juste, et que l’essentiel se joue.
In fine, l’espace de supervision est un lieu qui permet de continuer à regarder ce qui nous traverse.
Les narratifs nous rappellent que nous accompagnons toujours depuis une histoire. Le risque, quand certaines parties de cette histoire restent peu explorées, c’est qu’elles deviennent dominantes sans être nommées — et qu’elles nous recrutent au service du problème sans que l’on en ait conscience.
La systémique nous dit aussi qu’on n’accompagne jamais seul. Il y a toujours l’histoire du client, le contexte dans lequel il évolue, et quelque chose de nous qui réagit, qui travaille, et qui sélectionne.
La sociologie clinique le formule enfin assez simplement : on est toujours impliqué dans ce qu’on accompagne. Pas à côté. Pas au-dessus. Dedans. Avec nos filtres. Nos références. Nos propres manières de donner du sens.
Et le risque, ce n’est donc pas nos histoires de problemes ni notre implication. Ce n’est pas de les régler une bonne fois pour toutes, mais d’ éviter que cela prenne une place que nous n’avons pas choisie et de croire qu’on est « juste en train d’écouter », alors qu’on est déjà en train d’orienter par nos questions bien sûr, mais aussi par ce qu’on retient ou ce qu’on laisse de côté.
Le travail de l’accompagnant sur lui-même ne consiste ni à « guérir » ni à devenir «neutre » mais au contraire à travailler sa propre implication.
Me contacter :
Gaëlle Le Buzullier
Coache et superviseure certifiée ESQA
Praticienne narrative (titulaire FFPN)
www.labdecoachs.fr

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