Position basse en coaching: mythe ou réalité?

Adopter une posture basse? vraiment? 

Il est des notions qui circulent avec une telle évidence qu’elles finissent par ne plus être interrogées. La « posture basse » fait partie de celles-là dans le petit monde du coaching et des thérapies brèves. Et d’ailleurs, en supervision, j’entends très souvent des coachs s’inquiéter de ne pas être restés en posture « basse ». 

Alors bien sûr, l’intention est là, sincère : ne pas prendre trop de place, ne pas imposer, respecter l’autonomie de l’autre. C’est important de l’honorer mais aussi d’aller y voir de plus prés. En effet, ce qui est désigné par les coachs comme  « LA posture basse » repose souvent sur une confusion. Se montrer discret, écouter, ne pas imposer à l’autre ne signifie pas qu’on est sans effet. Toute présence en situation d’accompagnement est agissante. 

Lorsque nous accompagnons, nous écoutons. Nous nous ouvrons le plus possible à ce que l’autre a à nous dire. Pourtant, nous sélectionnons aussi. Nous relançons certains éléments plutôt que d’autres. Nous posons des questions qui orientent l’attention, qui découpent l’expérience d’une certaine manière. J’aime beaucoup proposer en supervision collective que le coach qui apporte un cas soit accompagné par un des accompagnants du groupe sur sa problématique pendant 15 ou 20 minutes. Plutôt que de « debriefer » ce coaching, le groupe prend ensuite la parole à tour de rôle d’abord pour témoigner de ce qui leur a plu et marqué dans la façon d’accompagner dont ils ont été les observateurs, puis pour proposer à leur tour une ou deux questions qui n’a pas ete  posée et dont ils auraient souhaité avoir la réponse. Au delà de ce que cela remet au travail pour celui qui a apporté le cas, cela permet d’explorer en groupe la façon dont chacun construit ses questions et l’intention avec laquelle il le fait. C’est généralement une belle façon d’illustrer comment l’accompagnant exerce pleinement son influence spécifique lorsqu’il questionne. Une question n’est jamais « juste une question ». Elle agit. Elle produit des effets, parfois très concrets, dans la manière dont la personne se raconte. Elle oriente, cadre, sélectionne, met en lumière certains éléments plutôt que d’autres. 

Nous sommes toujours engagés dans une manière de voir le monde. 

Non seulement l’influence n’est pas un problème mais elle est surtout inévitable. En revanche lorsqu’on cherche à tout prix à adopter une posture soi-disant basse ou neutre, cela peut devenir un véritable angle mort de notre pratique. Cette recherche peut nous pousser à masquer ( et d’abord à nous même) les influences invisibles de ce qui nous traverse. Et surtout cela nous conduit à éviter d’explorer une question beaucoup plus inconfortable : comment est-ce que j’influence, ici et maintenant et pour quoi, dans quelle intention je le fais?

Les approches systémiques, qu’il s’agisse du champ narratif ou des thérapies familiales par exemple, ont montré que toute relation d’accompagnement crée un espace d’interactions dans lequel quelque chose se construit à plusieurs ( et au minimum à deux: la personne et celui/celle qui accompagne). 

Comme l’a montré Mony Elkaim, en tant que personne et a fortiori en tant qu’accompagnant, nous sommes toujours pris dans des systèmes relationnels qui nous influencent autant que nous les influençons. Nos réflexes professionnels, nos vies et nos expériences passées y compris notre désir d’aider peuvent nous pousser à interpréter, orienter, voire conclure à la place de la personne. Accompagner en conscience suppose donc de déplacer radicalement sa posture. Il ne s’agit plus de rechercher la neutralité, mais au contraire assumer une posture influente tout en travaillant à la décentrer: 

- Posture influente, parce que nous faisons pleinement partie du système de la relation accompagnant/accompagné et que nous participons activement à ce qui émerge dans la conversation.

- Posture décentrée, parce que nous avons à renoncer, concrètement et en pleine conscience et choix, à toute prétention d’être expert de la vie de l’autre.

En réalité, la posture décentrée est bien plus difficile et exigeante qu’il n’y paraît. 

D’où viennent nos questions ? Qu’est-ce qui nous fait choisir, à un moment donné, de suivre une piste plutôt qu’une autre ? Quels sont les « évidences » qui orientent notre écoute sans même que nous en ayons conscience ?

Une posture réellement décentrée ne relève donc pas d’une simple intention, mais d’un travail exigeant et continu sur soi. Cela demande notamment une attention à nos propres récits dominants : ces grilles de lecture, souvent héritées et incorporées, qui définissent pour nous ce qui est « souhaitable », « cohérent », « réussi » ou « problématique ».

Être décentré, ne consiste donc pas du tout à s’effacer, mais à être suffisamment en conscience de notre influence pour qu’elle reste au service de l’exploration de l’autre, et non de la confirmation de nos propres cadres. Et cet ajustement suppose une forme de présence pleine et active qui ne va pas de soi : c’est un travail exigeant, jamais achevé. Il ne s’agit ni de disparaître derrière l’autre, ni de s’imposer à lui, mais de tenir une position subtile, à la fois présente et ajustée. Une posture capable de contenir sans enfermer, de soutenir sans diriger, d’ouvrir sans orienter à l’excès.

Cela implique de développer une vigilance fine à nos propres mouvements internes, à nos cadres de référence, à nos automatismes aussi bien normatifs que relationnels. C’est à ce prix que notre présence peut devenir un véritable espace d’appui pour l’autre puis un échafaudage temporaire qui soutient son élaboration et enfin un tuteur qui favorise progressivement une autonomie relationnelle suffisamment solide. 

C’est probablement là que se joue une forme de responsabilité professionnelle. Non pas dans le contrôle illusoire de ce que l’on fait, mais dans l’attention portée à ses effets. Une attention qui demande du travail, du retour sur soi, du dialogue avec d’autres.

Au final, il ne s’agit donc plus de chercher à être « bas » et encore moins « neutre » mais d’apprendre à être juste : suffisamment engagé pour que quelque chose advienne, suffisamment décentré pour que cela reste, fondamentalement, l’œuvre de l’autre.


Gaëlle Le Buzullier 

Coache et superviseure certifiée ESQA

Praticienne narrative (titulaire FFPN)

[email protected]

www.labdecoachs.fr

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