Peut-on accompagner en tenant la question politique à distance?
Dans le champ de l’accompagnement, du soin, du coaching ou du travail social, la question politique est souvent tenue à distance. Comme si aider une personne devait relever d’une posture neutre, purement technique, centrée sur un mieux-être individuel érigé au rang de vérité universelle. Comme si le but de toute vie était forcément ce bien être. Comme une forme d’injonction au bonheur..
Pourtant, même si les écoles de coaching nous apprennent que nous devrions rester «neutres » dans nos accompagnements, la neutralité n’existe pas. Toute pratique d’accompagnement repose toujours sur une certaine vision de l’être humain, de la responsabilité, du pouvoir et des rapports sociaux.
C’est d’ailleurs une des choses qui m’importe vis à vis des accompagnants que je supervise: leur permettre de prendre conscience de leur vision du
monde et de celle qu’ils portent lorsqu’ils accompagnent.
Accompagner une personne consiste toujours, implicitement ou explicitement, à soutenir certaines manières de comprendre ce qu’elle vit et certaines façons d’y répondre. Or, à force de tenir la question politique à distance, il n’est pas rare que, chez les coachs que je supervise, leur pratique et leur vision du monde soit plus ou moins en dissonance.
Grosso modo, si on caricature on peut distinguer deux grandes orientations dans les postures des accompagnants.
La première, qui est celle qu‘on apprend dans la plupart des écoles de coaching et qui domine largement chez les coachs, consiste à aider les personnes à mieux s’adapter aux systèmes existants.
Dans cette logique, les difficultés rencontrées sont principalement pensées comme individuelles : manque de confiance, mauvaise gestion émotionnelle, difficulté à communiquer, résistance au changement, déficit d’organisation ou de motivation. L’intervention vise alors à rendre la personne plus performante, plus résiliente, plus compatible avec les attentes de son environnement.
Il est indéniable que cette approche peut produire un soulagement réel. Mais elle va aussi de pair avec l’intériorisation des problèmes. Les difficultés, voire même les souffrances sont ramenées à des insuffisances personnelles. Le coaching consiste alors à amener la personne à se corriger elle-même plutôt qu’à interroger les conditions dans lesquelles elle vit et travaille.
Que ce soit en entreprise ou dans les accompagnements de jeunes dans leurs parcours scolaire, l’individu est incité à être autonome, performant, agile, responsable de sa réussite…mais de fait, lorsque cela ne fonctionne pas, il devient aussi responsable (et souvent coupable) de son échec.
L’épuisement est plutôt travaillé comme étant un défaut de gestion du stress. La souffrance éthique comme un manque d’adaptabilité. L‘echec scolaire, un défaut de motivation. Dans ce contexte, certaines pratiques d’accompagnement peuvent, (souvent malgré les coachs eux mêmes), devenir des outils de normalisation car ces accompagnements aident plutôt les personnes à tenir davantage, à faire «plus de la même chose ». Le risque peut alors être de les accompagner à supporter l’insupportable sans remettre en question les cadres qui produisent la souffrance pour mieux accepter ce qu’elles vivent et tenir bon.
Or, c’est précisément ce qu’analyse le sociologue Vincent de Gaulejac lorsqu’il montre comment les contradictions institutionnelles, les injonctions paradoxales, l’intensification du travail ou la perte de sens sont souvent transformées en problèmes psychologiques individuels et la responsabilité transférées sur les personnes.
La deuxième orientation cherche plutôt à mettre le focus sur les relations de la personne avec ce qui l‘entoure et sur les effets des systèmes, des valeurs qu‘ils portent et plus largement du contexte sur la vie des personnes. Ce n‘est alors plus la personne qui est coupable de ne pas en faire assez pour mieux s‘adapter aux attendus. Elle est au contraire placée dans une position où, en prenant conscience de ces effets sur sa vie, elle peut choisir ce qu‘elle continue d‘accepter ou au contraire ce avec quoi elle n‘est plus d‘accord. Elle n‘est pas incitée à agir coute que coute mais plutôt à choisir la meilleure façon pour elle, de ne plus subir ce qui la mettait en difficulté. Le risque pourrait alors consister à nier toute forme de responsabilité individuelle . En fait il s’agit plutôt de choisir, en tant qu’accompagnant, d’aider à replacer les difficultés dans les contextes relationnels, culturels, organisationnels et historiques qui leur donnent forme.
Choisir une pratique qui redonne du pouvoir d’agir est un acte politique
Choisir en conscience de mieux s‘adapter aux systèmes en place ou au contraire refuser d‘en être complice et de les subir est un choix profondément
politique . Il est étroitement dépendant de sa propre vision du monde en tant qu‘accompagnant. Bien sûr il ne s’agit pas de politique au sens partisan ou militant, mais au sens d’un engagement
citoyen attentif aux effets des systèmes sociaux, organisationnels et culturels sur les vies humaines.
Mon parcours de sociologue en entreprise m’a conduite à exercer une vigilance critique à l’égard de ce que Vincent de Gaulejac nomme « la logique de la gestion », ou de ce que Gilles Herreros appelle les « violences ordinaires » en lien ainsi avec les mécanismes de domination, notamment masculine, qui traversent les relations sociales et professionnelles. J’ai naturellement trouvé un echo dans ce que permet la posture narrative. Affirmer « la personne n’est pas le problème, le problème est le problème » transforme profondément la relation d’accompagnement.
Cette posture modifie profondément le regard porté sur les vécus humains. Elle permet de faire apparaître les effets des systèmes d’appartenance sur les existences : famille, entreprise, normes de genre, culture managériale, héritages sociaux, rapports de pouvoir.
Concretement, lorsque j’accompagne des personnes en entreprise j’ai toujours une oreille attentive aux « violences ordinaires » décrites par Gilles Herreros.
Or, elles ne prennent que rarement la forme d’agressions explicites. Elles s’expriment le plus souvent à travers des micro-humiliations, des injonctions contradictoires, et plus largement des évaluations permanentes, la disqualification du sensible, l’isolement ou la mise en concurrence systématique. Parce qu’elles sont banalisées, ces violences finissent par être vécues comme normales. Les personnes en viennent alors à douter d‘elles-mêmes plutôt qu’à reconnaître la violence des contextes traversés. La posture narrative cherche précisément à redonner de la lisibilité à ces expériences.
Lorsque les problèmes sont externalisés et resitués dans leurs contextes, quelque chose se déplace. La personne cesse progressivement de se vivre
comme défaillante. Elle peut recommencer à observer les relations qu’elle entretient avec les normes, les attentes et les discours qui agissent sur elle. Ce déplacement est profondément politique
au sens citoyen du terme, car il permet à la personne de redevenir sujet.
Redevenir sujet, ce n’est pas prendre le pouvoir sur tout. C’est retrouver une capacité de discernement et de choix. C’est pouvoir dire : « voilà ce avec quoi je suis d’accord », « voilà ce que je refuse », « voilà ce que cela produit sur moi ». C’est reconnaître qu’une fatigue n’est pas seulement individuelle mais peut être liée à des systèmes de pression et de domination. C’est comprendre que certaines souffrances sont partagées et qu’elles ne relèvent pas d’un échec personnel.
Cette prise de conscience ouvre souvent la possibilité d’une remise en mouvement. Mais ce n’est jamais l’objectif premier. Et cela ne se fait pas non plus sous la forme d’un militantisme qui serait visible ou d’un affrontement frontal. Il s’agit juste d’une réappropriation par la personne de sa capacité d’agir : poser des limites, modifier une relation, refuser certaines pratiques, recréer des solidarités, protéger sa dignité, réhabiliter ses valeurs, inventer d’autres manières de travailler ou d’habiter le monde et de retrouver la légitimité de résister à ce qui les abîme.
Une vigilance particulière face à la domination masculine
Cette dimension politique apparaît de manière particulièrement nette lorsqu’il s’agit des rapports de genre. Les femmes sont encore massivement confrontées à des mécanismes de domination invisibilisés : surcharge mentale, injonction à la disponibilité émotionnelle, discrédit de la parole, interruptions fréquentes, sexualisation, plafond de verre, culpabilisation, double contrainte entre affirmation et conformité. Or nombre de ces expériences sont psychologisées. Les femmes sont invitées à développer leur « confiance en elles », leur « assertivité » ou leur « leadership » sans que soient interrogés les systèmes relationnels et organisationnels qui imposent ce type de compétences.
La posture narrative permet ici de déplacer la focale. Plutôt que de demander aux femmes de s’adapter davantage à des environnements inégalitaires, elle aide à nommer les effets des rapports de domination sur leurs trajectoires, leurs émotions et leurs choix. Ce travail d’identification est essentiel : ce qui peut être nommé peut être pensé, partagé, contesté et transformé. Là encore, il ne s’agit pas d’imposer une lecture idéologique aux personnes accompagnées, mais de leur permettre de retrouver une lecture plus large de ce qu’elles vivent, afin qu’elles puissent choisir leur positionnement de manière plus libre et plus consciente.
La posture narrative ne prétend pas détenir une vérité sur le monde social. Elle invite plutôt à une posture d’humilité et de curiosité : quelles histoires dominantes façonnent les existences ? Quels discours produisent de la honte, de la culpabilité ou de l’impuissance ? Quels savoirs des personnes ont été invisibilisés ? Quels liens existent entre souffrance intime et organisation sociale ?
En ce sens, elle constitue moins une méthode qu’une éthique relationnelle et citoyenne et partant une pratique engagée. Elle rappelle que toute pratique d’accompagnement participe, qu’elle le veuille ou non, à fabriquer un certain rapport au monde. Soit elle contribue à l’adaptation silencieuse des individus à des systèmes parfois pathogènes. Soit elle ouvre des espaces où les personnes peuvent redevenir auteurs de leur expérience, remettre du sens sur leur vécu et retrouver un pouvoir d’agir en lien avec les autres et avec le monde qui les entoure.
En affirmant qu’accompagner les personnes suppose aussi de regarder les systèmes dans lesquels leur vie se déploie et leur permettre de redevenir sujet, c’est clairement pour moi, un acte profondément citoyen et politique.

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elizabeth FELD (lundi, 11 mai 2026 15:25)
Merci, Gaëlle , pour ton superbe texte!
Nathalie BARREAU (lundi, 11 mai 2026 20:45)
Je vais largement partager ton texte Gaëlle. Il aborde franchement avec selon moi d'excellents arguments forts la question complexe de l'engagement lors de nos accompagnements.
Merci pour tes lignes